J'ai jamais touché le fond

by Simon Poulin

Il y a une histoire que le monde s'attend à entendre quand quelqu'un change sa façon de boire.

Le crash.

La mauvaise soirée. La job perdue. Le regard de quelqu'un.

Le moment où tout bascule et où il ne te reste plus le choix.

Cette histoire-là, je ne l'ai pas.

Je n'ai jamais touché le fond.

Et pendant longtemps, c'était ça le problème.

Rien n'a cassé

J'étais présent.

Je closais des deals. Je respectais mes deadlines. Je tenais mes promesses.

J'étais, selon chaque signe visible, correct.

Pas de contravention. Pas d'intervention. Pas de fond qui m'attendait au bout du corridor.

Juste une quantité lente, stable, parfaitement fonctionnelle.

Chaque verre avait sa raison, prête avant même que je le serve. Une raison qui sonnait comme de la maturité. Comme de l'équilibre. Comme un gars qui l'avait mérité.

Rien de tout ça ne m'a jamais coûté quelque chose que je pouvais pointer du doigt.

Et c'est exactement pour ça que c'était si dur à voir.

Le fonctionnel, c'est le piège

Toucher le fond, c'est une faveur.

Pas une faveur douce. Mais une faveur.

Ça te remet la décision déjà prise. Ça enlève le débat. C'est tellement fort que tu ne peux pas prétendre que ce n'est rien.

Ça, je ne l'ai jamais eu.

Le mien n'est jamais devenu fort.

Il restait juste là. Confortable. Fonctionnel. Jamais assez mauvais pour arrêter, jamais assez bon pour garder.

C'est ça, le piège du fonctionnel.

Quand rien ne casse, rien ne force la question.

Et une question que personne ne force, c'est une question que tu peux remettre à plus tard pendant dix ans.

Aucune alarme ne s'est déclenchée

J'attendais un signal.

Une ligne que j'allais franchir et qui rendrait ça évident.

La ligne n'est jamais venue.

Parce que ce n'était pas un feu. C'était une fuite lente.

Un demi-pas de retard le matin. Une réunion que je traversais au lieu de la mener. Une idée qui arrivait une journée trop tard.

Rien que t'appellerais un dommage. Juste une petite taxe, payée chaque jour.

Et personne ne sonne l'alarme pour une petite taxe. Tu deviens juste plus pauvre, tranquillement.

La taxe devient le prix d'une semaine normale. Après, elle devient ton prix à toi.

J'ai dû me bâtir ma propre raison

Sans fond pour me pousser, j'ai dû faire la chose la plus dure.

Décider sans crise.

Aucun crash ne m'a tendu la réponse, alors j'ai dû aller la chercher moi-même.

Je ne voulais plus me sentir un demi-pas en retard. C'était ça, la raison au complet. C'était assez.

Pas « il faut que ». Parce que « il faut que » ne s'est jamais présenté.

Juste « je veux me sentir mieux que ça ».

Et voici la partie que je n'avais pas vue venir.

Changer par choix plutôt que par débris, c'est plus lent. Plus tranquille. Personne n'applaudit.

Mais ça tient mieux.

Parce que ce n'est pas la peur qui m'a fait changer d'idée. C'est moi.

Le mot de la fin

Si tu attends un fond pour te donner la permission, tu risques d'attendre longtemps.

Certains d'entre nous n'en ont jamais un.

Le fonctionnel va te laisser rouler au neutre pendant des années.

Tu n'as pas besoin du crash pour savoir que quelque chose te coûte plus que ça te rapporte.

Tu as juste besoin d'être honnête : une petite taxe, payée chaque jour, ça finit par faire une vie.

Je n'ai jamais touché le fond.

Alors j'ai fait le choix que le fond aurait fait à ma place.

Plus tôt. Volontairement. Pendant que rien ne brûlait.

La voie la plus dure, ce n'est pas celle qui fait le plus mal.

C'est celle que personne ne te tend.

Tu dois aller la chercher.

SP.


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